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Daniel ARANJO
Nacionalidad:
Francia
E-mail:
daniel.aranjo@univ-tln.fr
Biografia

Daniel ARANJO

Né le 22 mai 1950 ; Français d’origine portugaise. Le thème de la saudade (nostalgie) est important pour les Portugais, même quand ils écrivent en français.

Poète (textes disponibles sur quelques sites), dramaturge (joué à plusieurs reprises au Théâtre du Nord-Ouest, Paris 9ème).

Profession : Professeur (litt. comparée du domaine méditerranéen) Université de Toulon ; laboratoire Babel. Prix de la Critique de l’Académie Française 2003. Livres sur Miguel Torga, Saint-John Perse, Toulet, Derème, Salah Stétié. Auteur d’environ 500 articles ou communications.

 

À LEOPARDI

 

L'Âge ne brille plus comme une mer.

 

Tout est perdu,

et le temps est fendu

et ce que tu entends, tu l'entendais déjà

et puis ne l'entends plus.

 

La rose-mère a secoué sa pluie.

 

Au licteur de César tu montres une mesure d'ennui,

et ce Coq solennel comme lui.

 

Le bonheur n'est que l'éclaircie rustique du malheur,

l'avenir quotidien, un laurier antérieur.

 

Tu remues l'outil d'un parchemin

(le dimanche n'existera pas sous Pompée),

 

mais tu vas avoir trente-neuf ans,

et n'auras jamais déshabillé Silvia.

 

 

 

SUR LE TOMBEAU SCULPTÉ D’UNE COUSINE DE VINGT-SIX ANS

pour le 125e anniversaire de sa mort

 

 

À LA MÉMOIRE

DE

MA TRÈS-CHÉRIE ET TRÈS-AIMÉE ÉPOUSE ET COUSINE

DONA MARIA JUSTINA QUARESMA

DE OLIVEIRA VAL DO RIO

QUI PASSA À L’ÉTERNITÉ À VINGT-SIX ANS D’ÂGE

LE 29 JANVIER MDCCCLXXX,

AU MOMENT DE DONNER À LA LUMIÈRE SON SECOND ENFANT,

SON ÉPOUX CONSTERNÉ ET COUSIN,

JOSÉ QUARESMA VAL DO RIO,

FIT ÉRIGER CE MODESTE MONUMENT,

EN TÉMOIGNAGE D’EXTRÊME ET ÉTERNELLE SAUDADE À L’ÉGARD DE SES VERTUS.

 

*

1.

 

Ah et moi donc, ah que j’eusse aimé être ton cousin en MDCCCLXXX, bien miséreux cousin alors, c’est vrai, fils, neveu et petit-neveu de domestiques, chemineaux et vagabonds (deux olives, une croûte, une tuile), mais j’ai, depuis, appris le solfège - en ce pays liégeux à pierre taillante, bruyères, cistes secs, beaucoup plus pauvre alors et bien moins vert que maintenant, sans toutes nos pinèdes ni l’analgésique eucalyptus (tout le salaire de ma vie n’eût pas suffi à assembler ton petit mausolée de marbre qui, alors, était neuf comme toi et blanc comme un albâtre pour la communion encore de ma mère, obscurci à jamais maintenant depuis la cape de son faîte de l’encre ordinaire à chiffres nus du temps comme d’une averse invisible, et d’une mousse infinie de sang noir sans perceptible épaisseur) ;

l’orthographe même, depuis que tu ne sais plus nous lire, raccourcie par deux réformes, a cessé d’être latine, le pays a connu deux guerres, deux coups d’État, deux révolutions, deux monnaies, reçu de trois enfants une autre Compostelle à esplanade de ciment, il y a moins d’oiseaux, on ne chante plus au pré, car il y a moins de prés, le pain gris de maïs est moins gris, moins amer, moins pierreux et moins lourd, on ne se chauffe plus au bois, il n’y a plus de coches, plus de puits à balancier ni de norias à gobelets, l’eau des villes tombe droit jusqu’à l’évier, on peut aller à Londres en deux heures, parler sans délai avec tes planteurs du Brésil, faire des routes sur des routes, et d’autres à viaduc à l’écart des dernières, presque droites en ce tragique pays montueux, et capables d’aller au siège du conseil voisin (toute nuit éclairée) en dix kilomètres à peine d’irréel macadam sans que l’on songe même à le remarquer, douze des nôtres ont même été fouler un astre mort de pierre et de fer à plats cratères gris de fer, il y a trente-cinq ans, que tu voyais presque chaque soir pâlir au-dessus de tes ou tendres ou tristissimes ou blanchoyants balcons portugais ;

seul l’oranger chargé d’or froid entre feu bleu de souches, meule humide et chaume très humide à tous chemins et à tous champs, comme les derniers, obscurs, que tu vis briller de loin sur ta paysannerie à ta fenêtre de vivante, seul l’oranger n’a point changé puisque c’est à nouveau janvier sur les trois syllabes éternelles du pays, que c’est ton janvier à vieilles eaux et que je dois bien être le seul, au monde, aujourd’hui, à l’avoir remarqué et à le vouloir fêter sur le nom de ces bourgs qui, lui non plus, n’a presque pas changé depuis 125 ans autour de son ras rempart d’yeuse et vieille ruche, quand il en reste encor.

 

2.

 

Mon oncle fut enterré non loin de toi (fosse commune versée depuis longtemps à quelque voirie), à 14 ans à peine, mort, lui, de misère passée dans la masure aveugle encor debout d’un aveugle hameau-ravin toujours debout, où je fus voir hier le mur où il mourut, il se nommait Adam, d’un mal sous d’autres cieux bénin, non loin de ce mandarinier que je vis un jour ma mère tutoyer, comme une amie d’enfance (les noms d’arbre sont féminins en portugais comme en latin), après tant d’années de ruine à la découvrir centenaire encor debout quoique ébranchée depuis par le jeu distrait de quelques garnements. On était parti à pied réveiller l’esculape de sa sieste à une lieue de là et il était venu, soleil un peu tombé, d’une lieue jusque-là à pied le soigner d’une décoction de mots creux, de perçantes ventouses de feu et d’on ne saura jamais quoi.

Le mandarinier, réduit pourtant comme nous au seul côté d’une écorce torse de bois, donne toujours de fines mandarines dans le vert brouillard givrant de plus en plus éphémère de plus éphémères eucalyptus, et un invisible ru à ronce y fait sous ses ronces rouilleuses toujours son bruit nu de ruisselet d’hiver à ronces. Mais plus d’enfant attrapant dans son tablier d’enfant trois écorces de jus sec au cœur de l’été ; ou ratissant au sol un chaume oublié ; plus de haut chêne ; plus rien des trois figuiers à longs fruits-pleurs de miel ; ni de souche noircie entre humides broussailles sans chemin ; ni clapotis de pas, sauf peut-être autour de la source ferreuse là-haut ; plus rien même de blanc à toucher ; si l’on excepte le petit purgatoire de chaux à fente neuve, par où glisser de jeunes sous, jeune cadenas et ex-voto de cire (tête, corps de bébé, cœur humain, longue main), maçonné avant sa mort à l’autre bout du hameau, là-bas, par notre cousin à yeux clairs Custódio (‘au moins je laisserai quelque chose’) comme un Portugais du Brésil offre à son quartier natal une chapelle sonnant ici en son absence au fil des nuits fines, des semaines et des années heures et quarts.

Soyons du moins là pour le dire vingt ans peut-être encor, quand toi, las ! sous l’insonore éclair, emportant tes yeux au-delà de tes yeux, tu n’as peut-être depuis longtemps plus du tout personne (ni la fille ni le fils du fils ou de la fille de la fille et du fils du fils encore et de la fille de ce fils que ta mort aura donné au jour, et qui sans toi n’auraient pourtant jamais été) pour fleurir ta tombe et désassombrir ce haut marbre noirci où l’on ne lira bientôt plus ta légende que j’ai avec tendresse, ô fine patricienne, ô cousine et ô sœur à globes fermés de déité, à la lettre ici traduite du bandeau que déplient et que montrent, l’un encore de l’index, deux anges de tes frères, à forte chevelure comme toi cavalière,

encore que l’on fasse à l’évidence parfois, de bien loin en bien loin (mais qui donc ?) poncer la scène fendillée de ta mort (à l’exclusion du reste, gris et poreux comme un granit) et, pour ce faire, qu’on ait mis deux gonds moins rouillés au portail de la lourde grille rouillée qui court sans clé (perdue depuis un siècle) autour de ton monument pour nous y faire peut-être à l’étroit circuler contre toi.

 

3.

 

Sous le néant du gel, tu n’as plus froid,

sous tes membres défaits et l’or mûri du temps,

toi qui fus riche vingt-six ans,

mais moi, j’ai toujours froid sous les murs humides et froids et encore debout des miens qui sont morts

et n’ont pour tombe qu’un chiffre corrodé sans date et sans nom, et une brouettée de terre orange renversée à angles nus

(7, carré 1, toi, c’est 66, même carré, sauf que ta perpétuité à toi fait bien six des nôtres et combien plus encore par l’image frappée),

ô sœur dont j’aime à fixer les yeux clos non fardés comme lorsque je dis à Lamia de dormir un peu dans ma voiture

(yeux comblés, yeux heureux et clos tous deux du trait d’un seul sourire, tête presque levée sur l’appuie-tête, contre la vitre enneigée)

pour me laisser voir un peu les siens fermés, juste fardés, comme je ne la vis jamais (tout lui va bien, la veille et le sommeil, le silence, la joie, le noir étroit de ses habits).

 

4.

 

On ne sait rien de toi (où trouver tes archives ? le nom du statuaire ?) ; rien de ton mari ; as-tu encor famille par ici ? ton petit-fils, je le sais, vécut près de la Fontaine aux Sœurs et de la patronne de ma mère, au sommet rempierré de la ville…

Combien seule aujourd’hui ! sous dalle, à l’évidence, et non dans cette bière minérale là-haut sous son haut dais de suie. Mais c’est l’image de ta mort encor qui te fait vivre.

Et donc le geste unique d’un cousin, je le vois bien tard, qui te fait vivre ici à ton insu. L’image de ta mort sculptée après ta mort (et je le vois encor plus tard) qui te fait vivre et remourir ; et non point à l’instant, même, suprême, qu’étendue sur ce divan de marbre mou à courtes fleuraisons tu dresses presque d’un coussin à cordons, triomphale et sereine, ton visage clos (vers qui ? peut-être pas vers l’ange qui t’indique la voie) alors que ton fils, déjà poupon, ne se soucie pas de toi et regarde peut-être vers nous depuis le petit oreiller de pierre de son berceau-récamier. Ta fille à bottines anglaises, chevelure-catogan (peut-être blonde, autant qu’un marbre peut dire une blondeur), grand nœud anglais de rubans dans le dos de sa robe-redingote à fort tissu, non pour marquer sa taille, ta fille, tout en t’offrant couronne, te baise la main avec presque la distinction d’une mi-révérence, appuyée d’un genou au couffin de son frère.

Ton ventre aussi est beau, à peine gros encor d’une naissance ; tout est tiède et souple, sur le marbre gris et au-delà même du marbre gris.

On ne voit pas tout, d’abord, de ce haut relief à mi-monument. Puis viennent les détails, réels, l’art du sculpteur, l’habit précis, le goût et le coût des étoffes, des dentelles, dessins, le sourire du tout et ta victorieuse beauté.

 

5.

 

Nul temple par ici, ni tambourin de pierre, ni soir de la vie apportant avec soi sa lampe dessous terre (tu fus chrétienne et peut-être dévotieuse comme on put l’être au pays de la vierge des douleurs à vingt-six ans en MDCCCLXXX),

ni feu fumeux d’olivier, ni lente procession de deux gros bœufs de brume, que nul ne guide, rentrant on ne sait d’où en tournant le gros araire du hasard sur le pavé des rues,

ni tremble vitreux de verglas dont un penchant d’Orion touche déjà le chef, ni mauve bouquet pommé nous jetant à la figure ses sept flétrissures de cristal,

ni piéta naïve de faïence d’un sanctuaire lacustre et ni orfèvrerie martelée de fer-blanc rembruni :

 

non ; ici, seulement du

froid ;

 

la gri-

se indifférence, seulement, du

 

froid !

 

de ce froid, ah tous deux,

anonyme et pas même buté, qui ne sait pas qu'il est le froid, monté d'un matelas humide de gel, et qui empèse les os du dos de vieux ciment fût-ce à travers quatre laines et deux tricots parce qu’il est partout,

dans ce lit abandonné d'une maison des miens depuis longtemps abandonnée, devant un miroir ensablé d'enfance enfuie, où nulle génération ne se regarde plus,

et contre quoi rien ne sert plus de lutter en dormant habillé de manteaux, sous de hautes couvertures (d'où se forcer à respirer, absolument) et une fenêtre grossie de givre.

 

Survivre, survivre cependant jusqu'au jour en se tassant avec l'entêtement du désespoir dans l'enveloppe grisâtre d'un reste lointain de conscience, espérons-le, encore un peu humaine…

 

Alors même qu’à midi (un très vieux gris midi d'enfance grise), il fait toujours très froid, qu’il fera jour, mais point encore jour,

que même le ciel, s’il tonna, vient de nous lancer son incolore éclair, emportant nos yeux au revers de nos yeux,

que l’insonore pluie vient de retomber sur un reste insonore de paille froide de pluie, au fond du puits, qu’on est bien jour, mais pas encore au jour,

et qu’une odeur brune de fumure et de proche remise à bois à travers, passé un quart d’heure, le souffle distant d’un reste de pinède (terre lourde, vieux citron, orange sulfatée) atteste seule à la ronde de loin l’invisible monde encore visible des vivants.

 

*

 

Nuit. Aube d’avant aube. Citronnier déjà gris, où personne ne joue ; et plus vaste la mort, sans armoiries.

Sept heures sonnent aux cloches neuves du village. À gauche, l’horizon noir et froid rougeoie. Le campo santo n’ouvrira qu’à neuf. Dans les longs phares à iode rasants de ma voiture j’essaie d’isoler une dernière fois ton caveau noir sur le noir de la nuit, à peine trouée d’un peu de pétrole sur la terre d’un petit juste, à côté de toi,

alors que le cadenas tinte encore faiblement (je m’en aperçois au moment de partir) contre la faible chaîne du portail ; où je viens de m’appuyer.

 

 

 

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