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Klara Buda
Nacionalidad:
Albania
E-mail:
Biografia
Klara BUDA
CHLOROFORME

roman
traduit de lalbanais par
Alexandre Zotos et revu par lauteur
BUDA Chloroforme 11/2 06/10
Il y aura bien quelquun pour
tirer de l la pauvre bte

1
Alma Fishta tait assise sur lunique banc dispos l, entre les
deux fentres donnant sur la rue, au beau milieu du couloir ;
immobile, les yeux clos, recroqueville sur elle-mme, elle
attendait. Le couloir semblait sallonger et se rtrcir
progressivement, dans lun et lautre sens, pour finir en angle mort,
aux deux extrmits. A chaque fois quelle ouvrait les yeux, elle
avait limpression de baigner dans une lumire crpusculaire o
flottait un nuage de chloroforme. Comme si ce ntait assez de cette
lumire affaiblie, lun des nons, juste au-dessus de sa tte,
ponctuait de son clignotement le dclic du starter comme au
diapason du claquement dun volet quon avait omis de crocheter
quelque part au-dehors. Les genoux la poitrine et les paumes sur
les oreilles, la jeune fille se demandait par quelle tranget la nature
avait pu la doter dune oue aussi chatouilleuse.
Cest alors, quand elle ne dsirait rien dautre que de se
rendre sourde tout, les oreilles ainsi abrites de ses mains, quune
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voix tranante, fortement timbre, la fois ingale et tranchante,
rsonna tout prs :
Par ici, venez avec moi.
Lhomme prit les devants, sans attendre de rponse. On aurait
dit, sa faon daller, le buste serr dans une blouse blanche, toute
froisse, quil lui manquait une clavicule. Il sassura dun bref
regard de biais, sans tourner la tte, que la fille le suivait bien.
A gauche, fit-il, en atteignant langle du L que dessinait le
couloir, bien que la ligne du mur rendt linjonction parfaitement
inutile.
Il la devanait dun pas, tout en prcisant ainsi litinraire
dune voix neutre, quavivait parfois une sorte de contentement, tel
celui de qui retrouve le bon chemin, aprs de longs dtours. Lon ne
savait trop sil parlait pour lui-mme ou ladresse de la jeune fille.
Cette faon dindiquer la direction, de point en point, lui donnait
lair de guider un aveugle.
Les tournants et descentes finirent au sous-sol, lentre dun
autre corridor, long et sombre lui aussi, et plus empoussir.
Lhomme fit halte, enfin, devant une porte qui ouvrait sur une
antichambre. Ayant invit la fille sasseoir sur lunique sige qui
se trouvait l, il seffaa derrire une sparation en forme de
comptoir et reparut peu aprs muni dun dossier. Il lexamina
dabord, durant un temps quAlma trouva inutilement long, vu son
bien maigre contenu. De fait, il se rduisait deux formulaires, que
lhomme considrait alternativement, les faisant glisser lun sur
lautre, sans savoir lequel retenir. Il finit nanmoins par arrter son
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choix et, tenant le formulaire bien en main, il demanda sans
pravis :
Prnom !
Alma, rpondit la jeune fille.
Lou-i-sa corrigea lautre, instantanment, tout en
dtachant et prolongeant les trois syllabes de ce prnom totalement
tranger celui quelle avait dclin, au fur et mesure quil en
formait les lettres. Il peinait crire, plissant les yeux comme pour
accommoder sa vue.
Nom, lut-il pour lui-mme, et sans attendre ni rponse ni
aucune autre raction de la jeune fille, il ajouta Kodra, tout en
articulant et dissociant pareillement les deux syllabes de ce
patronyme qui, pas plus que le prnom, navait trait la personne
dAlma.
Ko-dra, ritra-t-il, comme pour linciter graver cela
dans sa mmoire. Date de naissance ?
13 mars 1963, rpondit instantanment la jeune fille, dans
lespoir de maintenir, tout le moins, cette vrit-l.
31 janvier 1959, poursuivit lhomme, affectant le mme
air impassible, mais que les signes dun manque de confiance,
propre sa vraie nature, vinrent bientt dmentir. Il tenta de sourire,
le regard vague, mais ses lvres nbauchrent quun froid rictus,
dcouvrant des dents ranges en ordre serr. Il leva alors les yeux
sur elle. Seul un mince croissant de lumire filtrait de ses paupires
mi-closes, o des larmes semblaient prs de perler, dun instant
lautre.
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Quel ge peut-il bien avoir ?
La main de lhomme, dont les ongles stris rvlaient un
organisme vieilli, lui tendit finalement la fiche, mais pour la
ramener aussitt lui, dun mouvement gauche, hsitant. Et il la
vrifia derechef. Les gros doigts qui prolongeaient cette patte
charnue, habitue sans doute manipuler des objets moins tnus,
semblaient tenir la fiche sans aucun contact. Le geste prcdent
avait dcouvert un bras massif, couvert dune toison noire, dont les
frisures et la teinte fonce juraient avec ltat des ongles. Certains
de ses traits rvlaient en effet un homme dans la force de lge,
dautres, au contraire, un homme dj vieilli, comme si sa
constitution procdait dun assemblage progressif, tal dans le
temps, des diverses parties de son corps. Cela lui donnait lallure
dun moujik rabougri, tonnamment petit de taille, mais laspect
nanmoins robuste.
Combien de temps lui reste-t-il vivre ?
Lhomme procda donc une seconde vrification, lisant
mi-voix : 1959 Lieu de naissance , marmonna-t-il la
suite, et il resta soudain pantois, constatant quil avait omis de
coucher la rponse. Ce quil fit aussitt, sans lever les yeux ni poser
de questions.

Signez ici, camarade, fit-il, et il lui prsenta la fiche une
seconde fois.
La jeune fille eut un sursaut en dcouvrant, alors, porte noir
sur blanc, sa nouvelle identit : Louisa Kodra, ne le 31 janvier
1959, Kir [Mirdites].
BUDA Chloroforme 11/6 06/10
Leur machine, cette fois, tourne vraiment plein !

L, rpta lhomme, et dun doigt press, impatient, il
indiqua lendroit o elle devait apposer sa signature. L, l, insistat-
il, en tapotant la feuille. Devant lattitude de refus de la jeune fille,
il leva sur elle ses yeux bigleux. Le regard dAlma hsita un instant
entre ces deux prunelles divergentes qui la sollicitaient.
Bigleuse ta propre existence... Eternelle impuissance fixer
un mme point !

L, tout en bas, reprit lhomme, avec une impatience
accrue, tandis que longle bomb de son index piquait lendroit o
elle devait signer. A cet instant prcis, comme si le simple toucher
de longle sur le papier avait dclench un signal dalarme, un appel
lancinant dchira le nuage de chloroforme dans lequel baignait la
pice, soudain investie de cette seule stridence. Lhomme fit mine
de slancer vers la porte, mais en gardant la feuille en vue, puis il
se ravisa et revint la jeune fille.

Attendez ici, fit-il, par simples gestes, comme sil
souponnait autour de lui des oreilles trop curieuses. Et dun pas
nerveux, que ponctuait le flip flop de ses semelles, il gagna le
couloir.
Cest alors seulement quAlma sentit ses yeux la brler,
comme sous leffet dun gaz irritant.
Incapable, sur le coup, de situer cette sonnerie qui agressait
ses tympans, elle se rendit compte, aussitt aprs, que ce ntait que
celle du tlphone de la pice ct. Lhomme, entre-temps, avait
de nouveau chang davis et fait demi-tour, mais sans oser lever le
rcepteur, lair proprement terrifi.

Signez, fit-t-il, comme en la suppliant. Alma neut pas le
moindre tressaillement, et au lieu de signer, elle cloua sur lui deux
yeux qui avaient lavantage, sur les siens, de fixer un mme point.
Ce quelle dcouvrit tait un tre qui faisait piti.
Le volet de la fentre, durant tout ce temps, navait cess de
battre, en ses pitoyables va-et-vient. Aucune chance que le vent
parvienne le dcrocher : il claquait cadence rgulire, tirant sans
relche sur les charnires, avec une vigueur croissante, aurait-on dit,
comme pour bien en montrer la solidit.
Alma ne savait comment tout cela finirait. Une voix
intrieure lavertissait seulement de la ncessit de trouver lge de
cet homme qui lui faisait face, bien quelle st parfaitement quil
ntait quun maillon insignifiant au sein dun systme dment
hirarchis.
Lge des ongles ajout celui des poils, divis par la masse
pondrale, multipli par le coefficient de la dure de vie moyenne
galent ce qui lui reste vivre vingt ans, coup sr jusquau
procs qui lattend lheure des comptes ha ! ha ! ha !simple
question de temps !
Au moment de quitter cette froide antichambre dhpital,
quon aurait plutt prise pour une cellule de prison, et de remonter
vers le couloir en forme de L, Alma Fishta comprit quelle tait en
train de jouer avec la mort. Mais froide et sereine, une Alma
seconde, au plus intime delle, riait, se moquait bien de cela,
persuade de possder seule, envers et contre tous ces crtins qui se mlaient dentraver sa route, une chose pour eux compltement hors
datteinte, le secret de la vie.

Biographie:
Klara Buda

Aprs avoir tudi la Littrature Moderne la Sorbonne et lHistoire de lArt LE.P.H.E. de Paris, Klara Buda a men une recherche universitaire sur l'uvre de Mitrush Kuteli [19071967] lun des prosateurs les plus clbres de la littrature albanaise qui fut frapp dinterdiction de son vivant. Son travail sur cet auteur apporte une analyse nuance, quant sa technique du rcit court, destin tre cont, en s'attachant particulirement l'art de 'lcrit comme on parle .On lui doit ainsi la traduction franaise de Mon village sait boire le raki [rcit] et une biographie [en cours de publication]. En 1998 elle entre lUNESCO la Division de la Communication et en 1999 RFI comme journaliste radiophonique et devient chef ddition en 2005. Elle est nomme rdactrice en chef en 2006 et a dirig la rdaction albanaise de RFI jusquau 2010. Actuellement elle travaille New York sur un projet cinmatographique financ par RFI. Son nouveau roman, Chloroforme, est marqu par les questions didentit et dexploration du rle des individus libres dans les systmes totalitaires. Elle y dcrit ce quelle appelle des lots de libert intrieure , qui varient dun individu lautre mais qui aident chacun dentre eux survivre, malgr la dictature. Depuis lamour interdit, passant par le mythe de la virginit et la violation de lintimit, pour finir avec les toxicomanes cachs par les statistiques officielles, Klara Buda traite des thmes longtemps tabous. Diplme de Mdecine Vtrinaire dans son pays natal son criture sonde les relations entre lhumain et labsence de lhumain. Ses personnages sont souvent des individus qui se dchirent entre leurs aspirations humanistes et leurs pulsions animales. Le livre, paratre en franais, est traduit conjointement par Alexandre Zotos et lauteur.

Citations: Le roman Chloroforme de lauteur talentueuse Klara Buda nous fait croire que les romancires albanaises sont le dernier phnomne prometteur pour ressusciter la littrature du petit pays Balkanique. En lisant son roman on ne peut ne pas penser aux romans de Kundera et ''El seňor Presidente'' de Migel Angel Asturias. Cest lautopsie dun systme totalitaire. Le roman reproduit par la fiction, une ralit dure qui glisse parfois au macabre. Le roman Chloroforme est un livre qui manquait aux lettres albanaises. [ Rudolf Marku, Shekulli, 15 novembre 2009.] Klara Buda semble appartenir ces crivains qui ne souhaitent pas caresser le lecteur. Elle parle de choses dures avec douceur ; elle crit une prose avec des scnes macabres en utilisant des panels potiques. Chloroforme , malgr son nom ne vous endort pas, bien au contraire son langage et son imagination rveillent la mmoire anesthsie, en voquant au lecteur une ralit envahie par l'amnsie. Pour toutes ces raisons le roman Chloroforme est un livre qui manquait aux lettres albanaises. [Idem, Rudolf Marku, Shekulli, 15 novembre 2009.]

 

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